Jazz électrohaïkoustique
Une guitare électrique, un clavier de synthé, un pc adhoc, un batteur allumé, un clarinetiste bi-bec, un violoniste lockwoodien et une technique de chauffage de salle rodée sur papier à zizique, c’est du feu qui prend par à coups, par sauts, qui s’éteint par à coups, dès l’embrasement maximum obtenu. De la haute chimie des températures. Il fallait bien ça pour tordre le thermomètre ce soir, sous le grand chapiteau du festival. La nuit bien entamée de Langlade, pour le début de ce qui promet d’être un bon crû, gardera quelques degrés de plus de chaleur humaine. Il faisait bon se déhancher, il faisait chaud se défoncer, il faisait haïkument bon se laisser booster par les ryhtmes. Ils n’ont pas encore trop de barbe, mais leur détermination ne faillit pas. Oh, c’est l’histoire bien jeune encore, de quelques cinq bonshommes endiablés à souhait, réunis pour déchaîner. Et ça déchaîne. Les décibels, et les trouvailles rythmiques, les hanches et les danses de la tête et du plexus, les frissons contrôlés par le rythme et le palpitant qui adapte sa ligne à celle du batteur, le tout plonge tout le monde dans des sortes de transes. Les jambes et les boums boums du dedans, déblaient à coups de contre-rythmes. En fait, très vite ça coeur à coeur. Et ça dépote. Les quelques dix sept ou seize morceaux, peut-être bien plus encore, tant le foisonnement est riche, alternent des mini plages de poésie saxonée, et des fulgurances électro bien allumées. Certains morceaux sont raides comme des Haïkus. Une ponctuation rythmique prend le ventre, et tout le corps y passe. Certaines phases de résolution sont comme des plages qui montent et baissent en rythme, elles calment le jeu, ça marée. Il arrivent qu’elles déchaînent des ouragans et la magie du truc permet des solos singés comme des koans zen. Ecoutez Minivan, en hypervitaminé, ça annonce du changement. Yvon Lara, Langlade.
Lazare et Benjamin Colin, du hasard avant toute chose.
Penser la contingence, ce peut être aussi aride que les déserts du bout du monde ou les discours nunuches de Bush. Les percussions de Benjamin Colin, dessinent des fleurs sonores. Elle s’épanouissent en soulignant l’espace jardin de Lazare. Les deux compères s’en échappent en roulant sur des corps impavides. Dans l’assistance, on se fait rouler dessus. Il y est question de séduction. Et ça roule et ça trémousse, et ça bavasse. Lazare porte Colin, Colin porte Lazare. L’injonction alternée, les fait se lever l’un l’autre. Chacun marche. Ami spectateur, lève toi, et marche. L’auditoire commence à courir. Si Colin porte Lazare, ce n’est qu’un moment de cycle, et quand ça roule côté Colin, Lazare devient porteur. La lumière bouge comme une troupe d’acteurs, mi clandestins mi lunatiques, mi lunaires, et mi volcaniques. L’eau qu’égrène la machine à Colin, ponctue les dires de Lazare. Lazare parle. Lazare dit qu’il est perdu, que quelque part dans la ville, une maman cherche un enfant perdu. La foule s’y prête, généreuse, elle va aider aux retrouvailles. Mais Lazare, ceint des personnages qui l’habitent, halète au souffle sulfureux du monstre. Lequel va aider l’autre de cette quête de soi, où les machines à Colin ponctuent le rythme du ceint Lazare ?
Lazare n’a pas qu’un sein, monstre merci. Les voix de ventre, gonflées à l’acide chlorhydrique, pompées du fond par un péristaltisme gargantuesque, jettent sur la scène des échos de tragédie lointaine, sortes d’arrachements définitifs qu’il faudrait conjurer. Lazare dit, Colin machine. Et les chambres se peuplent de plis dans les histoires. C’est comme un feuilleté de souffles qui exhalent la vie de la peur. Au delà de la peur, toute lumière crue posée sur des aplats d’ombre sèche, l’auditoire recule à mesure qu’avance Lazare, masque protégeant un visage perdu. Comment faire que la lumière ne cache pas seulement ? Dans les chambres, parcourues à mesure qu’elles émergent des tectoniques lazariennes, les machines coliniennes, déclinent en rythme, la généalogie des mois. Moi le monstre, moi, l’enfant, moi la mère, moi le monde. Et le tout, mine de rien, dit quelque chose d’un essentiel flatté aux caresses du dérisoire.
ça finit en apaisement, enfin à peu près. La tempête passée, où les corps multiples, tranches de vivant éparses sur une méga-bande libidinale, se ré-articulent à l’article du lien, une vie engendre des vies, des parties se désolidarisent du tout, et ça fonctionne comme au puzzle.
Une fois lancée, la dé-structuration opère comme structure fondamentale. Et ça se cherche comme un plan d’organisation découvre sa structure en se déstructurant. B-a Ba de la chaussure au pied, ou de la tête dans la godasse, le zip allume l’éclair du libidinal.
Freud avait eu l’idée qu’une chaussure c’est un organe sexuel ; une bottine, en simili cuir, habille le sexe de complément de masque. Mais ça se voit tellement un masque qu’il en devient partie intégrante de ce qu’il doit masquer. Quelles posture trouver pour rester debout, sur la terre des hommes ? Comment échapper aux désarticulations que les affaires imposent, à celles que la vie quotidienne façonne comme des passages obligés, un enfant, des exigences d’horaires, déjà en CE2, un papa, une maman, une grande ville, une origine. Comment articuler ça sur la grande bande libidinale où des trucs semblent jouir tous seuls, comme des structures à jouir, fondamentalement autonomes.
Pourquoi l’articulation du genou évoque-t-elle un coït frénétique ? Yumi Fujitami découd, patiemment, toute hâte contenue, jusqu’à l’éclatement de spasmes irrépressibles qu’elle conduit dans son ossature frénétiques, une archéologie du corps éclaté, du corps déconstruit comme disait l’autre. Et le spectateur assiste à la mise en usine de ce que peut un corps. Par quelles transes une colonne est-elle traversée, par quels canaux les actes du gestes deviennent-ils démontage, analyse sèche du pouvoir d’un corps. Il lui suffit de pouvoir. Et le corps peut, entre lumières et ombres, il découpe sa fabrique de soi sur le mode extatique. Fujitami se fait légèreté de la légèreté, sur des pointes d’orteil où la surface de contact tient juste à la touche du sol. Mais ça tombe. Un peu comme si revenue de tout exercice d’envol, elle ne sait que trop bien à quel point le corps désarticulé, n’aspire qu’à refaire à l’envers le chemin du détricottage. Alors elle détricotte, patiemment, de nouveau avec la lenteur imposée des fausses accalmies. On sent que l’énergie y gronde, tapie mais non tarie. Un souffle, un craquement y tient lieu de signal d’envol.
Les sonorités de ce travail, de cet accouchement de soi, conduisent à peindre la surface de la grande peau libidinale, car il semble qu’il faille quand même se résoudre à une sorte de loi de pesanteur, comme si, toute désarticulation étalée, la structure révèle une passivité contre laquelle la volonté sait s faire complice. Il faut bien que ça jouisse, ici, là, là-dedans, à chaque articulation de la pression atmosphérique sur les bras, du chiasme des épaules et de l’entrelacs des gestes, car ils dessinent peut-être l’esquisse de la grande peau libidinale.
Du coup l’apaisement a quelque accent post-orgasmique. Il s’agit moins de maîtrise que de capacité à jouir. Et là, on peut être comblé. Yumi Fujitami n’est pas experte en danse, elle est experte en vie, en vitalité et en intensité. ça se voir sur la grande bande libidinale.
Yvon Lara, Langlade, spectacle du dimanche 24 août 2008